Pour la réédition du Cantique des oiseaux dans la « Collection Textes », Leili Anvar nous fait part d’une découverte faite lors d’une relecture de ce grand texte persan, qu’elle a traduit en 2012.
Lors d’une lecture à haute voix, elle s’aperçoit que Sîmorgh peut également être lue « Mère ». Le voyage des trente oiseaux prend ainsi une nouvelle dimension.

 

« Mon œuvre porte en elle une vertu étrange
C’est que plus tu la lis, plus elle est généreuse
Plus tu pourras la lire, sans cesse y revenir
Et plus à chaque fois tu goûteras ses mérites »

Distiques 4506-4507

 

La dernière phrase de Sîmorgh contient un ultime jeu de mots qui avait jusqu’à présent échappé à tous les spécialistes et qui ne m’est apparu que lors d’une lecture à voix haute du texte en persan.

« Il vous faut maintenant, dans la grâce et la joie
Annihiler votre être tout entier en Moi
Afin de vous trouver vous-mêmes dedans Moi. »
Distique 4285

‘Attâr fait dire à la Sîmorgh, dans laquelle les oiseaux viennent de se voir reflétés : « tâ bé mâ dar mârâ yâbîd bâz », littéralement, mais dans une syntaxe légèrement inhabituelle en persan : « afin qu’en nous dedans, vous vous trouviez à nouveau », le « nous » étant un « nous de majesté ». Or, lu à la suite et sans temps d’arrêt (comme cela est exigé par le mètre), on lit « tâ bémâdar mârâ yâbid bâz » et cela fait donc entendre bé mâ dâr (« en nous dedans ») comme bé mâdar (« vers la mère », « dans la mère »). La mère et le retour, comme si dans ce distique, dans les derniers mots de Sîmorgh avant que les oiseaux ne se jettent dans son feu, la boucle se bouclait. Sîmorgh dit aux oiseaux de retourner en Elle, comme on retourne dans la matrice primordiale. Précédemment (aux vers 741 et 1083-1086), la huppe avait déjà évoqué cette dimension matricielle de la Sîmorgh. D’une seule plume de Sîmorgh tombée sur la terre sont nées toutes les formes et les couleurs du monde, et d’Elle sans cesse émanent des oiseaux, comme autant d’ombres figurant les âmes. Cette paronomase ultime confirme le choix de donner un genre féminin à Sîmorgh et l’idée que le Cantique des Oiseaux raconte le retour des âmes humaines vers leur origine. Ce voyage est donc un retour, mais au début du voyage, malgré les allusions de la huppe, les oiseaux ne s’en étaient pas rendu compte. Peut-être est-ce impossible de s’en rendre compte avant d’avoir accompli le voyage…

Leili Anvar, février 2023